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Newsletter N°47 – Etrangère en mon propre pays

12 février 2013 – Roncevaux : Il est midi et j’ai faim ! Il y a bien un petit resto dans le village, mais aucun endroit où attacher mes juments. Tout est recouvert par deux mètres de neige. Les villageois sortent de chez eux par les fenêtres, pour rejoindre l’unique route déblayée par les chasseurs de neige. Les engins passent et repassent sur la départementale, faisant bondir mes juments a chaque fois. Enfin, une barrière relevée dépasse de la poudreuse. Je fais mine d’y attacher Toumia, qui respecterait même la tension d’un fil de toile d’araignée. Un tour mort autour du pommeau pour la longe de bât de ma turbulente Qamare et je file me remplir la panse, en gardant un œil sur mon plat et l’autre sur dehors. La tempête se lève. Il faut vite redescendre en altitude ; histoire de trouver un carré d’herbe recouvert de moins de 20 cm de neige pour qu’elles aussi puissent se nourrir.

Le lendemain, c’est la joie ! Je bous de bonheur. Je ris et crie à Toumia, Qamare et Maktoub qu’elles sont enfin dans MON pays. Cette terre, c’est la mienne.

« Ici l’herbe est toujours verte et goûteuse. Et chez MOI, on aime les chiens  jusque dans nos maisons. Certains dorment même avec leur cabot. »

Mes trois équipières me regardent d’un air désabusé.
«  Elle nous fait une encéphalite la gamine ou quoi ? »

Ce soir-là, nous arrivons sous la flotte à Saint Jean Pied de Port, accueillies par les Amis du Chemin de Compostelle. Je m’endors à l’auberge en m’étonnant de me parler français à haute voix. Je plonge dans la nuit avec le sourire.

Nous repartons  sur le GR 65, toujours sous la pluie, mais peut m’importe. La pluie française est plus douce, plus sucrée et je la laisse ruisseler sur mon visage. Très vite, je me rends compte que non, je ne suis pas encore vraiment en France ; car dans cette région, on parle le basque. C’est beau, mais j’y pige que dalle ! L’accueil est simple et très chaleureux, tout ce que j’aime. Le 15, à Ostabat-Asme, Toumia fait une colique et c’est grâce à l’aide de mes nouveaux amis, que je parviens à acheter un antispasmodique. Deux heures après l’injection, Toumia a retrouvé toute sa pêche de jeune arabe-barbe.

Retour sur les pistes et très vite, c’est le Béarn qui s’offre à nous. La pluie s’essouffle et laisse place à un beau soleil qui illumine les collines. À Orthez, alors que j’attends un mandat cash à La Poste, deux agents de la police municipale s’approchent de mes équipières, toutes les trois à l’attache sur la grande place du village. Je sens que nous allons devoir bouger. Au même moment, Qamare nous sort un joli crottin bien dodu. Aïe…

«  Bonjour. Dites donc, avec mes collègues, on peut prendre une photo de vos chevaux ? »

Dans cette belle région, je découvre également « l’assiette du pauvre » chez des agriculteurs. L’expression me fait sourire.

Puis… les jolies collines verdoyantes se tassent. Nous entrons dans les Landes et l’accueil y est comme le paysage: plat et sec ! À partir de cette limite, je rencontre le plus souvent des gens à l’image de ses grands pins : uniformes, ennuyeux et malades. En bivouaquant dans la lande, mes juments paniquent à la nuit tombée. Le passage des chevreuils et des grues les effraye. À proximité de Roquefort, un matin, elles ont disparu. La gendarmerie les retrouvera à plus de 2 km. Je cherche donc à camper plus proche des villages. À Bougues, j’avais été somptueusement accueillie par les cavaliers randonneurs de la région et la municipalité. Entre temps, les températures, devenues printanières, ont rechuté de 15°C  en une nuit. Arrivée donc à Bourriot Bergonce, je demande à la mairie où je peux camper en espérant secrètement qu’on m propose la salle polyvalente bordée d’une prairie. Le maire me renvoie au sud, vers Roquefort. Nous repartons alors dans la nature. Les cordes gèlent durant la nuit. Elles sont raides comme de vieilles branches au matin et je peine à défaire les nœuds. Jusqu’en Dordogne, un froid sec joue au chat et à la souris avec quelques rayons de soleil. Une bataille sournoise se livre entre le printemps et l’hiver qui s’incruste. Mes dents claquent, mes os craquent, un nerf dorsal se coince, mon corps souffre. Il me crie qu’il ne comprend plus la saison et qu’il doit se reposer ; mais ma volonté s’obstine. Tant que les juments vont bien, on continue vers Poitiers.

Je me fais maintes fois sèchement refoulée en demandant l’autorisation d’utiliser un pré, de monter ma tente entre deux tracteurs sous le hangar d’un agriculteur. Mais qui sont ces hommes qui se disent proches de la terre. Je fais toutefois de rares et belles rencontres, mais quand j’analyse les profils de ceux qui s’intéressent à nous, je m’étonne. Quelques gens de chevaux bien sur, des hippies, des anciens globe-trotters, un ou deux agriculteurs-bio, des expatriés, des piliers de comptoir ou des illuminés ! Bref ; je résume, des gens qui ne sont pas dans le moule !

J’ai tenté de me comporter en randonneuse « normale » et de chercher un peu de réconfort dans la consommation et l’hospitalité des chambres d’hôtes. L’horreur ! J’ai claqué 40 € pour m’entendre dire que ma chienne ne pouvait entrer dans la maison mais ne devait pas courir après le chat qui sortait de temps en temps pour prendre l’air. Qu’il fallait ramasser les crottins dans le champ en friche non clôturé d’à côté, alors que le site affiche la mention « accueil équestre ». Qu’il fallait nettoyer si je salissais, ne pas fumer à l’intérieur et que – c’est la meilleure – il fallait quitter les lieux de bonne heure car la p’tite famille partait en weekend le lendemain. Dois-je ajouter que le PQ était vraisemblablement en option ? Et merde ! Je retourne dans la forêt !

« Bonjour, excusez-moi. La Tour Blanche, c’est bien par là ?
– I’m sorry. I don’t speak french. »

Suis-je bien en France ? Ô douce France, cher pays de mon enfance, tu te meurs. Les campagnes de Dordogne et de Charente sont devenues des provinces anglaises. Ils sont venus chercher un peu de chaleur et sont presque les seuls à faire vivre ces régions aujourd’hui.

Je traverse des villages fantômes. Plus un commerce d’ouvert, les volets fermés, les rues désertes. Fut un temps dans ces campagnes où l’on préparait son propre pain. Aujourd’hui, la baguette arrive déjà rassie avec un berlingo à grands coups de klaxon. Trois p’tits vieux sortent de leurs maison. Je suis sur le cul ! Il y à âme qui vie ici. Ils vont crever là tous seuls. On mettra sûrement des semaines avant de découvrir leurs cadavres. J’en envie d’aller leur dire bonjour ; mais même eux me regardent d’un drôle d’air ou font mine de pas m’avoir vu. Le pain, le vin, le fromage. Nos bons produits du terroir ne se trouvent plus qu’au supermarché. Nos p’tits vieux se gavent désormais de soupe Liebig devant le poste de télévision. Ils y trempent ce pain sans saveur et se rassurent en regardant le 20h. Le monde va mal ! Mais eux au moins sont à l’abri du malheur, protégés entre ses murs vides qu’ils ont toujours connus, dans ce village où plus rien ne se passe.

France ! Peuple révolutionnaire, pays des droits de l’homme, terre d’accueil, berceau de grands explorateurs, encore aujourd’hui première destination touristique mondiale ; tu termineras bientôt comme ces vieux. Ta jeunesse, ta fougue, tes beautés, ton caractère finira entre 4 planches.

Encore plus au Nord, nous arrivons en Vienne. Les vieilles pierres de nos nobles maisons se fanent. Le bois des anciennes portes est pourri. Il me suffirait d’un souffle pour entrer et dormir à l’abri ; mais le cadenas rouillé, symboliquement, m’en empêche. Près des villes, on construit des lotissements où toutes les maisons se ressemblent, où les gens se ressemblent et vivent les uns sur les autres mais où les voisins ne se connaissent plus.

Papito me racontait son enfance à lui, dans le Béarn. Les récoltes, les fêtes de villages, les 4 générations réunies le soir autour du même feu, le cochon deux fois dans l’année. Je pensais que cette France là existait toujours, je me suis trompée.

Franco-afro-américano-anglo-tchèque je suis, mais jamais je ne me suis sentie aussi mexicaine ; cette dernière étant ma patrie de cœur, celle qui m’a adoptée comme une de ses enfants. En France, j’ai voyagé et me suis sentie finalement étrangère.

Dans quelques jours, nous atteindrons Poitiers et je retrouverais ceux que j’aime, ma famille, les copains. Des hommes et femmes de chevaux, des voyageurs, des rêveurs, des artistes, des illuminés viendront m’accueillir et rendre hommage aux deux petites juments marocaines qui ont fièrement recouvert les traces de leurs ancêtres. De ce beau pays, Toumia et Qamare, ne retiendront probablement que la saveur juteuse et sucrée des pâturages. Elles rejoindront ensuite leur terre natale.

Maktoub, petite bergère de l’Atlas, tu es désormais française toi aussi. Toutes les deux,, nous avons le même passeport et nous resterons ensemble. Mais tu es une chienne nomade. Le voyage t’a vu naître. Tu as grandi à cheval, puis tu as erré à leurs côtés, découvrant le monde le jour et cherchant la chaleur de l’abside de ma tente la nuit. Quelque chose me dit que ta vie de voyageur ne s’arrête pas là. La France, nous y gardons notre port d’attache mais aujourd’hui, elle est un peu triste pour y demeurer.

Et moi, je vous dis, à vous mes amis, qui avez partagé nos aventures gauloises de ces dernières semaines. Vous, français, qui vivez sur une autre planète, celle de la vie, la vraie…

Je vous en conjure : Embrassez-vous les uns et les autres, viviez, vibrez, fricotez afin de faire naître pleins de gosses de vos amours et de peupler la France de demain de rêveurs, d’illuminés, de voyageurs, de cavaliers, de vrais hommes du terroir. Je souhaite dans 30 ans voir des gamins qui courent dans nos prairies, qui grimpent aux arbres, qui s’écorchent les genoux, qui chantent à tue-tête en riant, une marguerite posée su l’oreille :

Douce France
Cher pays de mon enfance
Bordé de tendre insouciance… 

Moi je t’aime toujours, mais je vais repartir pour pouvoir continuer à t’aimer.

Gwladys Lecarpentier

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