Skip to content

Newsletter N°37 – Le voyage en couple (cavalier-cheval)

Le 30/05/2012, nous quittons Toumia et moi la ville de Demnate en direction du Jbel Imezzouga, situé à environ 1500 mètres d’altitude. Les courbes de niveau se resserrent très vite dès la sortie de la ville. Notre duo marque une pause casse-croûte juste après le pont naturel d’Imi n’Ifri où un représentant de l’autorité locale a pris soin de relever nos noms, numéros de passeport et de SIRE.  Nous reprenons la route asphaltée qui se transforme en chemin rural caillouteux juste un peu après le village de Tirdhouine. Et ça grimpe, ça grimpe ! En début de soirée, nous crapahutons sur une vieille piste tracée sur les flancs abrupts de la montagne. Nous ne trouvons pas cinq mètres carrés de zone plate pour bivouaquer. Alors, on marche, on marche jusqu’au moment où l’on découvre un espace juste assez grand pour y passer la nuit. Je laisse à peine trois mètres de longue corde à Toumia ; quoi qu’il en soit, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ici. Fort heureusement, la jument a fait le plein de fibre ce midi et ne se contentera donc cette nuit que de sa ration d’orge à peine mouillée (je n’ai que l’eau de ma gourde) et de quelques jeunes pousses déjà brûlées par le soleil. Mon repas lui est constitué de quelques dattes, d’amendes et d’un café noir. Je prends soin d’éteindre mon feu juste avant la tombée de la nuit. La fraîcheur tombe je m’emmitoufle dans mon sac de couchage Lestra. Vers 22h30, j’entends du bruit, des voix plus précisément. J’enfile mon jean, attrape la machette et sors de la tente rapido, pour me planquer  à quelques mètres de là, accroupie, comme à mon habitude, pour attendre de voir et de cerner les intentions des « intrus ». Deux types se rapprochent de la tente tranquillement et se manifestent par un « salam aleykoum ». A priori donc, rien à craindre. Je leur réponds et sors de derrière ma cachette. Ils se retournent étonnés de me voir surgir d’entre les buissons et l’un deux me fait comprendre qu’il est le sheir (l’équivalent du maire) du village situé de l’autre côté de la montagne. A l’aide d’un peu d’arabe, beaucoup de berbère et une bonne dose de langage corporel, je comprends que ce brave monsieur est au courant de mon voyage et m’invite à passer la nuit chez lui. Il m’est grandement plus difficile a contrario, de lui faire entendre que mon bivouac est installé, que cela prend du temps de tout remballer, préparer Toumia et que jouer à Indiana Jones en pleine nuit pour encore parcourir cinq ou six kilomètres est hors de question ! Mon sheir , qui se sent investi d’une mission suprême et en grand protecteur , tentera une négociation durant plus d’une heure. Il tente plusieurs appels téléphoniques à je ne sais qui, mais qui n’aboutissent pas, faute de réseau. Il remue, se gratte la tête, tourne en rond et me baragouine des recommandations farfelues : « Attention aux scorpions, il y a aussi des sangliers très méchants et des chiens sauvages ! ». A cette heure avancée, la seule chose qui me dérange, c’est ce brave bonhomme qui ne sait plus quoi faire et de voir mes heures de sommeil s’évaporer. J’essaye en vain de convaincre notre sheir que tout va bien se passer, que j’ai l’habitude de dormir en  pleine nature et que nous ne risquons rien. Il arrive finalement à prendre ses décisions qui ma foi ne sont pas pour me déplaire. Nous passons la nuit, in fine, avec un gardien au pied, ou presque, de la tente, et sommes approvisionnées en fourrage et en eau. Choukran et bonne nuit !

J’apprendrai quelques jours plus tard que les autorités locales sont au courant de notre entreprise par le biais du Ministère de l’Intérieur. Cette situation nouvelle, offre finalement bien des avantages maintenant que je voyage avec une seule jument. Le grain et le fourrage nous sont souvent offerts et les tagines locaux sont plus appétissants que mes dattes et mes amendes !

Les vents sont donc favorables à notre traversée du Haut-Atlas et je trouve cette nouvelle forme de voyage (avec un seul équidé) très intéressante.  Je note deux avantages majeurs à voyager en couple :

Premièrement sur le plan relationnel, même si Toumia et moi-même conservons notre petit caractère bien trempé (et oui, nous ne sommes pas toujours d’accord), le lien qui nous unit est considérablement renforcé. Peut-être que cet incroyable rapprochement est du en partie à la jeunesse de Toumia ou bien à un certain sentiment d’abandon suite au départ d’El Batta… Toujours est-il que du statut de sapiens bienveillant qui menait le groupe et apportait la nourriture, je suis passée au statut de marraine ! Je suis devenue l’unique repère de ma jument, sa seule famille. Je suis un cheval, ou plutôt une jument bipède ! En second, je note l’aspect très pratique de ce schéma. Nous gagnons un temps considérable le matin et trouver un bivouac ou un endroit convenable pour passer la nuit est maintenant beaucoup plus aisé.

Cependant, le voyage à deux présente également des inconvénients. Sur le plan social, l’instinct grégaire de Toumia et sa dépendance envers moi peuvent devenir une véritable contrainte.  Impossible de m’éloigner et de sortir de son champ de vue sans que la jument hennisse, s’affole et panique au risque parfois de se mettre en danger. Il n’y a qu’à l’heure du grain que Toumia devient plus tolérante face à la solitude et m’accorde une vingtaine de minutes pour aller, par exemple, me laver. Enfin, sur le plan technique, notre capacité de portage est très faible. Par conséquent, la pharmacie est considérablement réduite et mes effets personnels quasiment nuls. C’est ainsi qu’en arrivant dans la vallée d’Ait Bououlli, la femme du sheir à côté de chez qui nous bivouaquions m’a fortement encouragée plus qu’invitée, à prendre une douche chez elle. Lorsqu’en sortant de la salle de bain, je cherche mon unique pantalon, mes chaussettes, ma chemise et mon slip ; je ne trouve qu’un affreux pyjama fuchsia. Et me voilà donc me baladant toute la soirée déguisée en panthère rose ! Je me rends compte alors qu’effectivement, mes vêtements, eux, ne devaient pas la sentir… la rose J Toumia, qui ne s’est jamais plainte de mon parfum sauvage, m’a regardé d’un drôle d’air ce soir-là.

Des vallées verdoyantes d’Abachkou et d’Ait Bou Goumez aux sommets encore enneigés juste 200 mètres plus haut, notre duo a ainsi parcouru sans trop d’efforts 200 kilomètres en 13 jours. Notre chemin est bordé de gens sympathiques et de rencontres incongrues, comme celle des dromadaires des tribus nomades qui viennent paître ici lorsque tout est sec plus au sud. Les paysages sont à la hauteur de leur niveau d’altitude : vertigineux ! Autant, je me suis sentie vraiment exister en chevauchant la steppe mongole ; autant me sens-je étrangement petite, insignifiante et presque vulnérable sur les monts du Haut-Atlas. Toumia qui trébuchait encore sur chaque pierre au début du voyage ne semble absolument pas effrayée par le vide. Je dirais même plus, c’est qu’elle préfère marcher côté précipice quand moi, imaginant le pire, je me colle à la paroi rocheuse !

Cette sensation nouvelle et étrange me plait. En dehors des vallées où nous trouvons toujours un accueil chaleureux et de bonne compagnie, je chéris notre solitude sauvage au pied des nuages. C’est seulement lorsque brillent les étoiles au dessus de ma tête et que mon esprit se tranquillise qu’une certaine présence me manque. Alors, je ferme les yeux, l’imagine blotti derrière moi, réchauffant mes nuits et mon âme. Je l’imagine dans ces mêmes instants, de l’autre côté de l’océan, lui aussi perturbé par cette chose mystérieuse que l’on nomme l’Amour, tiraillé entre le désir de se retrouver après nos voyages ou de vivre tout simplement l’instant présent, chérissant déjà ce bonheur d’être là, libres, heureux et amoureux !

Je tiens pour cette newsletter à remercier le caid d’Imi n’Ifri, Mohammed Irzi (le mouton était excellent !) et le khalifa Larbi Lagriha pour leur aide précieuse. Merci également à Redouane et Mohammed, respectivement professeurs des groupes scolaires d’Azlag et d’Ait Bououlli, au Chef de cercle de la région d’Azilal, Ahmed Merzaq (un poète très sympathique), au caid de Tabant, de Zawyat Ahansal et de Tillougit où, grâce à ce dernier et le khalifa, Abdellah Chahira, nous avons fait escale le 13 Juin en attendant qu’un camion du Haras Al Boraq vienne nous récupérer pour être transférer à Ben Slimane. Pourquoi ? Tout simplement car le Haras Al Boraq, suite au problème d’El Batta, nous propose d’intégrer une nouvelle jument à notre équipe. Belle preuve d’amitié ! Je me souviendrai toujours, non sans une pointe au cœur, de la générosité et de la rusticité de Batta. Malheureusement, une tenosynovite l’empêchera de reprendre la route et j’espère pouvoir vous présenter plus en détail notre nouvelle copine, une jolie barbe nommée Kamar, dans notre prochaine Newsletter.

D’ici là, n’oubliez pas, semez vos rêves et cultivez votre bonheur.

Mes lectures du moment : Siddhartha (Hermann Hesse)

Situé en Inde, ce roman philosophique raconte le cheminement spirituel de Siddhartha, personnage proche en de nombreux points du Siddharta Gautama, le Bouddha mais dont l’histoire est romancée.C’est en parcourant des chemins différents et parfois contradictoires qu’il parvient à la conclusion que la sagesse ne peut se transmettre, comme la connaissance, de maître à élève, mais qu’elle doit être trouvée par soi-même. Il finit par atteindre son objectif. « Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, se disait-il, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du cœur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l’Être intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi »

2 thoughts on “Newsletter N°37 – Le voyage en couple (cavalier-cheval) Leave a comment

  1. Merci Gwladys de nous faire partager ton voyage, en te lisant j’ai l’impression d’y être, voir les paysages, sentir les odeurs, être avec mon cheval, je m’y croirais presque ! Bises, Gérald

  2. Bonjour Gwladys, nous nous sommes rencontrées à Casablanca à la soirée de Gala de la SOREC; comme promis je suis ton voyage. Je suis contente que tu ais pris le départ et te félicite; je t’admire et merci de
    nous faire vivre un peu de ton voyage. Bon vent ! Prends soin de toi! Grosses bises de Chrystel